juin 03

Les parents, naufragés du Net

Les parents, comme un like échoué sur une coque de bateau...

Les parents, comme un like échoué sur une coque de bateau…

Sans que l’on y prenne forcément garde, la réalité au sein des familles s’est augmentée au fil des années : via Skype, Facebook, Twitter, Whatsapp ou Snapchat pour ne citer que ces outils, les enfants ont ramené leurs copains à la maison en toute tranquillité, ont prolongé dans leur chambre les discussions de la récré, et ont surtout appris à bidouiller entre eux spontanément afin de s’entraider dans un jeu vidéo, pour les devoirs, ou pour obtenir des réponses à certaines questions, beaucoup plus facilement qu’auprès d’adultes.

Les maisons abritent désormais un flux constant de données entrantes et sortantes, flux composé de photos, de mp3, de vidéos, de SMS, de jeux et de requêtes Google. Les conversations avec les amis se superposent aux conversations familiales, l’écrit et l’oral s’entremêlent, tandis que le temps s’écoule au rythme de l’asynchronie. Les relations familiales ne sont donc plus les seules à être abritées sous le toit parental.

Les parents ont commencé à s’en inquiéter, en constatant que certes leurs enfants « traînaient » moins dehors, mais que cela ne signifiait pas pour autant qu’ils étaient à l’abri des errements propres à cet âge. C’est notamment un reportage diffusé en 2008 dans Envoyé Spécial, baptisé Planète Facebook, qui a mis le feu aux poudres, en pointant, à une heure de grande écoute, tous les travers du phénomène : il mettait en scène deux ados, au comportement largement excessif sur/avec/via Facebook… mais aussi dans la « vraie vie », ce que l’on a à l’époque totalement occulté pour focaliser sur les réseaux sociaux proprement dits.

 

Depuis, les articles mettant en avant les dangers du Net ou des faits divers en lien avec Facebook ou d’autres réseaux se sont succédés, et le malentendu s’est installé dans les familles, pour qui réseaux sociaux rime avec défauts. Surtout, les parents ont séparé vie numérique et « vie réelle », alors que pour bien appréhender la vie numérique des enfants, il est nécessaire de comprendre que les deux sont complémentaires. Du point de vue des parents, la vie numérique des enfants est donc devenue synonyme de dangers permanents, où se côtoient leurs pires cauchemars de géniteurs : photos débridées, vidéos violentes et mauvaises rencontres.

Ainsi a commencé à s’esquisser une première répartition des rôles, issue de l’amplification dans le monde réel de pratiques numériques qui semblaient potentiellement dangereuses. La méconnaissance des usages, motivée par la peur, a retranché les parents derrière des positions assez peu confortables, quelque part entre censure et laxisme involontaire, l’un comme l’autre n’étant pas très pertinents pour continuer à exercer un rôle d’éducateur. Mais dans tous les cas, le parent s’est lui-même placé dans le rôle de l’ignorant, déléguant à ses enfants le pouvoir sur les écrans. Or, les enfants aiment prendre une certaine forme de pouvoir : les succès jeunesse de librairie le confirment, Harry Potter en tête, traduction de cette ambivalence.

À la maison, le « sachant numérique », celui qui a les clés de la connexion, c’est l’enfant, né avec, qui ne fait que s’emparer de son univers. Univers qui se trouve, donc, être connecté. Rien de magique, juste du concret. Et comme le numérique s’infiltre dans toutes les strates du quotidien, le pouvoir des enfants se trouve accru, tandis que celui des parents, censés transmettre (des valeurs, des connaissances), s’en trouve amoindri. Ou du moins est-ce le ressenti généralement admis et constaté.

La fracture est dans la déconnexion

Et cela pose toute la problématique des parents d’aujourd’hui, qui doivent composer avec cette connexion omniprésente, et les place dans une sorte de position de naufragés du surf. Comment exercer son rôle de parent si l’on n’a pas soi-même les codes nécessaires à la navigation dans cet univers relativement neuf ? Comment accompagner cette mutation tout en gardant la main, accessoirement sur le clavier ? Comment aider les enfants et les adolescents à grandir, que ce soit en ligne ou non, à trouver leur place, que ce soit sur les réseaux sociaux ou ailleurs, à devenir des citoyens, numériques et non numériques, quand on est un parent qui n’a pas forcément la pratique, la culture ou tout simplement le recul nécessaires, puisque le phénomène des réseaux sociaux est relativement récent. Il y a 10 ans, Facebook venait d’apparaître, tandis que Twitter n’existait pas. Dans ce contexte, très rares (et très jeunes !) sont les parents qui peuvent parler à leurs enfants de leur passé sur Skyblog ou MySpace…

Logiquement, à force de voir des enfants s’emparer des ordinateurs, les utiliser pour leur consommation de loisirs ou leurs devoirs, avec une aisance qui peut nous sembler déroutante mais qui n’est au final que superficielle et ne relève que de l’appétence et non d’une mutation quelconque, nous avons fini par calquer sur nos enfants nos interrogations, transformant nos marmots, par « parentomorphisme », en mutants, alors qu’ils ne font que vivre avec leur temps. Nous confondons l’appétence légitime de nos enfants pour les écrans avec un comportement qui relèverait de la science fiction. Nous projetons sur eux les changements que *nous* vivons dans la manière de les encadrer, et dans les nouveaux rapports qui découlent des usages numériques : il faut effectivement accepter l’idée que nos enfants ont quelque chose à nous apprendre. Rien d’évident dans ce constat, qui met à l’horizontal les liens familiaux. Hacker ses enfants ne coule pas de source lorsque l’on est parents… Accepter les pratiques numériques de nos enfants, s’en emparer, et surtout les accompagner : la voilà la véritable mutation. Rien de simple là-dedans, mais un enjeu de taille : celui de faire des apprentis numériques des enfants épanouis, et surtout, responsables.

A suivre : Les enfants, explorateurs du Net

 

juin 03

Famille 3.0 : générations connectées

IMG_1012La famille a-t-elle changé depuis qu’elle est connectée ? L’émergence de flux numériques au sein des foyers modifie-t-elle nos relations familiales ? Près de 20 ans après l’apparition de « l’Internet grand public », et 10 ans après l’irruption de Facebook dans nos vies, la question a d’autant plus sa place qu’elle se situe dans un contexte global de changements sociétaux qui impactent eux aussi les contours de la famille.

En surface, à quelques écrans près, peu de choses ont changé : un ou deux parents, deux enfants en moyenne, la structure évolue mais reste nucléaire, abritant toujours deux générations maximum sous un même toit. En revanche, si l’on gratte la couche de silicium, la réponse est beaucoup plus nuancée. Car sous l’action conjuguée des réseaux sociaux, des smartphones, et de Google, les liens familiaux sont en train de se transformer lentement mais sûrement.

En 2014, chaque foyer connecté compte en moyenne près de 7 écrans. Entre 2012 et 2013, le nombre de foyers équipés à la fois d’ordinateurs, de tablettes et de smartphones a doublé, pour atteindre 4,7 millions (source : GfK/Médiamétrie). Cette évolution matérielle est la partie visible d’une mutation qui bouscule la notion de transmission et revisite les liens familiaux : elle induit la présence potentiellement permanente de tiers extérieurs, dans toutes les pièces de la maison, quel que soit le moment de la journée. La famille est de moins en moins cet univers clos, rythmé par les repas et l’école, tel qu’on le connait. Parents, enfants, mais aussi désormais grands-parents : les écrans remettent à plat les échanges entre générations, et redéfinissent les territoires traditionnellement dévolus à chacun des membres.

C’est l’objectif de Famille 3.0 : explorer ces nouveaux domaines, et analyser cette redistribution des rôles. Famille 3.0 concentre les pratiques observées sur les sites Parents 3.0, Ados 3.0 et Seniors 3.0. Ces sites ont été créés par la journaliste Laurence Bee, qui cumule les doubles casquettes de journaliste et mère de famille. Parents 3.0 va continuer de relater à sa manière, tantôt amusée, tantôt agacée, les relations numériques entre parents et enfants. Ados 3.0 focalise exclusivement sur la culture numérique des jeunes, tandis que Seniors 3.0 s’adresse à celles et ceux qui s’intéressent de près aux usages des « silver surfeurs », en pleine explosion. Mais il manquait un lieu, un foyer numérique qui réunisse ces trois générations, qui relate les nouvelles interactions, les hyperliens qui se font et se défont. C’est donc tout cela que nous observerons sur Famille 3.0. En ouverture du site, une grande saga familiale en trois parties : Les parents, naufragés du Net ; Les enfants, explorateurs du Net ; et pour finir, les seniors, plaisanciers du Net…